L'art baroque
L'art baroque fait partie des deux arts majeurs de l'architecture corse. Si l'art roman reste le témoignage, à partir du XIe siècle, de la culture pisane, l'art baroque est celui du renouveau spirituel et de la renaissance du pays après des siècles de guerres et d'invasions. Une période qui a fait l'impasse sur l'art gothique dont les seuls témoignages n'apparaissent qu'en de rares endroits : une ébauche d'arcature à Sainte-Restitute de Calenzana, l'abside hexagonale de Santa-Lucia-di-Tallano couverte d'une voûte d'ogive et surtout l'église Saint-Dominique de Bonifacio.
Des églises en ruine
L'élément déterminant de la naissance de cet art est sans conteste le concile de Trente, qui débuta en décembre 1545 pour se terminer en décembre 1563. Les conclusions de ce que l'on a nommé la Contre-Réforme visaient avant tout à la restauration de la valeur spirituelle de l'Eglise. Après ces années de guerre et de dévastation, le patrimoine ecclésiastique, livré au pillage, était en état de ruine et d'abandon. "Les églises et cathédrales, témoigne le gouverneur de la Corse Lambo Doria, sont pleines d'herbe et de serpents. Elles n'ont plus de toiture." Les revenus ecclésiastiques étaient détournés de leur destination. Les fidèles avaient perdu la notion même d'Eglise.
Un renouveau spirituel
Le concile de Trente va avant tout restaurer la valeur spirituelle de l'Eglise et lui redonner sa place dans la société en lui restituant ses rites. Des évêques inspirés de l'esprit du Concile vont être nommés, à charge pour eux de faire renaître la foi et l'esprit religieux. Dès lors, à partir de 1580, on va réparer, contruire ou reconstruire, meubler et décorer le patrimoine ecclésiastique, qui avait, peu à peu sombré dans la ruine. La Réforme née du Concile de Trente se traduit dans l'architecture de ses sanctuaires. C'est à travers elle que le baroque va s'épanouir en Corse jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Aux dimensions modestes des églises romanes succèdent des lieux de culte plus vastes, permettant le déroulement de somptueuses cérémonies codifiées par une liturgie romaine épurée de ses rites et renouvelée dans ses formes.
Un lieu d'organisation sociale
A partir de la fin du XVIe siècle s'engage en Corse une vaste campagne de reconquête des 300 lieux de culte répartis sur les 6 diocèses de l'île. A la suite du Concile, ceux-ci sont redécoupés en pieve, comprenant un certain nombre de paroisses. Pour s'adapter à l'évolution de la société et assurer une plus grande sécurité des populations, la répartition de l'urbanisation se modifie.
Certaines pieve durent s'éloigner du littoral, attaqué en permanence par les Barbaresques ; ce fut le cas pour les diocèses de Mariana, Sagone et Aléria, dont les évêques durent s'installer à Bastia, Calvi et Cervione. Pour ces mêmes raisons, les hameaux se resserrent pour former des agglomérations plus importantes, implantées autour d'églises romanes ruinées ou devenues trop petites.
XVIIe et XVIIIe siècles
Après l'ébauche des débuts de reconquête spirituelle, le XVIIe siècle fut véritablement le siècle de la reconstruction. C'est l'époque où se dessinent les grandes lignes de l'art baroque, importé non seulement de Gênes, mais aussi de Milan et de Rome. Cet art venu de l'extérieur va s'adapter ici à son contexte et aux différents terroirs pour laisser place à un baroque corse, où se multiplient les décorations extérieures : niches, volutes, moulures et corniches. Contrairement aux dimensions réduites des églises rpmanes, l'église baroque, qu'elle soit conçue avec une ou trois nefs, offre un vaste espace, clair et rayonnant, à l'image d'une liturgie et d'une foi affermies et rétablies dans leur vitalité. En référence à la Jérusalem céleste, dont les églises ne sont que la préfiguration, les autels et chapelles latérales sont couverts de marbres précieux, de stucs raffinés dorés à la feuille. A l'inverse des églises romanes, les ouvertures sont larges et nombreuses et les murs s'ornent de peintures en trompe-l'oeil ou de riches velours de Gênes.
La symbolique
Le baroque est langage, tout y est affirmation de la puissance spirituelle de l'Eglise. Cet art, dont la véritable finalité est celle d'une communication de masse, traduit cette démarche dans les stucs et les dorures. Le croyant doit être nourri de la puissance de l'Eglise, qui affiche l'image d'un art triomphant. Eléments majestueux et centraux, les autels sont richement sculptés d'anges et de saints qui viennent renforcer la paroles des Evangiles. Dans la nef, les fidèles et ministres du culte se côtoient dans cette même communion avec Dieu. Succèdant à l'Eglise de "pouvoir", l'Eglise du XVIIIe siècle s'affirme comme la "maison commune" réunissant le peuple de Dieu. Les fastes du décor, la puissance de sa liturgie soulignent, parfois de manière ostentatoire et théâtrale, la cohésion d'une communauté partageant le même idéal de foi et de charité.
Les instruments de la liturgie
A côté du décor et de l'architecture, ces instruments participent eux aussi à la représentation de la ferveur et de la foi. Les fransiscains adoptent des tabernacles en marqueterie reproduisant des modèles réduits d'architecture avec frontons, colonnettes, statuettes finement sculptées déposées dans des niches. Parmi les plus remarquables buffets d'orgue du XVIIIe siècle, trois se trouvent dans le cap Corse et notamment dans dans l'église Sainte-Julie de Nonza. Dans le même temps, les sacristies s'enrichissent de meubles somptueux, de fines argenteries, de chapes, de chasubles et de dalmatiques aux brocarts d'or et d'argent.
La peinture
Elle a une place prépondérante dans l'art baroque et vient en confirmer les différents symboles et réaffirmer les grands principes du Concile de Trente. En place majeure au-dessus de l'autel, le tableau monumental encadré par des colonnes torses renforce la solennité des lieux. Les thèmes principaux en sont l'Annonciation et l'Immaculée Conception, image symbolique de la Contre-Réforme qui affirme la virginité de Marie à l'opposé des calvinistes. L'image de l'Assomption a cette même vocation : elle montre Marie après sa mort, emportée au ciel par des anges.
Du baroque au rococo
A partir de la fin du XVIIe siècle, les ors et stucs abondent. Le décor ne participe plus à l'ensemble, mais s'impose à lui en recherchant l'effet. Le baroque devient rococo, une évolution déjà préfigurée dans l'église Saint-Jean-Baptiste de Bastia, classée par les spécialistes dans le post-baroque. Volutes, courbes et pilastres se multiplient. L'église la plus représentative de l'évolution de ces lignes architecturales est certainement celle de Saint-Jean-Baptiste de la Porta d'Ampugnani, construite entre 1648 et 1680, qui donne libre cours à la multiplicité de ses décors.
Le baroque monastique
A côté de l'emphase des églises et des chapelles, les ordres monastiques adaptent l'art baroque à la sobriété de leur ministère ; ils en conservent la force, mais en perdent la démesure. Installés en Corse dès 1553, les Jésuites fondèrent un premier collège à Bastia en 1601 et un second à Ajaccio en 1617. Tous deux présentent des façades à deux étages surmontées d'un fronton triangulaire. Les églises attenantes sont le type même de constructions jésuites, sobres et élégantes. Les franciscains, qui dans le seul XVIIe siècle, fondèrent 24 couvents, affirment cette même sobriété. Un grand nombre de ces monastères ne sont plus aujourd'hui qu'en ruine, mais ils conservent toutefois les traces de leur splendeur baroque.
(Source : Guides Bleus)
Votre avis ...